Lettre d’un novice à son cousin.
Cette fois, c'est de l'infirmerie que je t'écris, mon cousin. Mon nouvel emploi est celui de malade. Il ne me déplaît pas trop... On est si bien soigné dans une communauté où la Règle est en honneur ! Oh ! Ce n'est pas que notre infirmerie offre le summum du confort. Située au-dessus de la cuisine, elle profite, dès 3 h 20 du matin, de la rumeur des casseroles. Du moins ne s'y sent-on pas trop à l'écart de la vie de la communauté ! Rien n'y manque d'ailleurs : une salle de bains, de bons lits, la sonorisation qui permet de suivre les offices à distance, et même une petite chapelle où il est possible d'assister à la messe. Mais, plus que le cadre matériel, ce qui rend mon sort enviable, c'est la gentillesse de nos frères infirmiers. Ils s'ingénient à ce que nous ne puissions regretter l'absence de notre mère, comme le leur recommande saint Bernard. Et, en ce sens, ils appliquent les consignes du chapitre XXXVI de la Règle.
Saint Benoît, en effet, considère le soin des malades comme une priorité. Et il en donne deux raisons : une simplement humaine et une autre inspirée par la foi. La simple humanité suffit à inspirer la compassion pour la souffrance des plus faibles (enfants, vieillards, malades). La foi, quant à elle, va plus profond. Elle fait voir dans le malade le Christ souffrant, qui dira au dernier jour : « J'ai été malade et vous m'avez visité. » Délégués du Père abbé, nos infirmiers ne sont ni les propriétaires de leur charge, ni des espèces de petits dieux qui régneraient sur leur emploi comme sur une chasse gardée (où le gibier serait le corps de leurs frères !).
En outre, saint Benoît les invite à la délicatesse et à la prévenance pour leurs patients. Il leur permet de pratiquer à leur endroit la « balnéothérapie » et de les remettre sur pied par quelque bon bifteck saignant.
Si les infirmiers sont ainsi aux petits soins pour leurs « seigneurs les malades », ces derniers n'en doivent pas moins rester des moines. Et les frères infirmiers les y aident avec fermeté. Sans doute le bon sens de saint Benoît prévoit-il d'inévitables débordements chez des frères affaiblis par la souffrance. L'infirmier doit alors user de patience, assuré qu'il est d'y gagner son ciel. Et quand il lui est impossible d'accorder ce qu'on lui demande, il sait offrir avec humour et sourire « la bonne parole qui vaut mieux qu'un don excellent ».
Ce qui frappe, dans les conseils de saint Benoît aux infirmiers, c'est cet équilibre entre un esprit de foi viril et un amour presque maternel : le souci de ne pas infantiliser le malade en le maternant avec excès, joint à la tendre attention d'une mère.
Vois-tu, mon cousin, il n'est pas si facile de s'oublier quand on est malade. La souffrance a tôt fait de rendre exigeant, voire capricieux. Pour reprendre courage, j'aime regarder le visage d'Anna Schäffer sur son lit de douleur. Cette robuste Bavaroise (1882-1925) avait le désir de devenir religieuse missionnaire. Mais, toute jeune encore, elle perd son père et il lui faut gagner sa vie. À 18 ans, elle tombe par accident dans une lessiveuse bouillante. Ses brûlures ne guériront jamais, et elle vivra 25 ans dans des souffrances atroces. Puisant sa force dans la communion, elle offre sa vie jour après jour. Elle appelle sa chambre de malade son « atelier de la douleur ». Elle tire parti de chaque minute. Elle souffre, elle travaille, elle écrit des lettres : « J'ai trois clés pour le ciel. La plus grande d'entre elles est de fer brut et elle pèse très lourd : c'est ma maladie ! La deuxième, c'est l'aiguille... La troisième, c'est la plume... ! Je veux travailler intensément avec toutes ces clés pour pouvoir ouvrir la porte du ciel. Et que chaque clé soit ornée de trois petites croix et couronnes, qui sont : la prière, la mortification et l'abnégation. » En 1999, à la veille de la béatification d'Anna Schäffer, le cardinal Ratzinger a eu ces magnifiques paroles : « Bien sûr, nous devons faire tout notre possible pour soulager et diminuer la souffrance. Mais celui qui dit que cela suffit est obtus. Parce qu'il est tout aussi important d'apprendre la souffrance... Lorsque Pie X était encore un curé de campagne en Vénétie, il avait rédigé à la main un petit catéchisme pour l'école. Il existe encore. Et l'on y trouve la question : “Pourquoi le Fils de Dieu est-il devenu homme ?” La réponse est assez étrange et surprenante : “Pour nous enseigner la souffrance...” Si nous n'apprenons pas à souffrir, nous n'apprenons pas non plus à vivre et nous n'apprenons pas à aimer... Un monde où on ne peut plus descendre dans la souffrance devient un monde froid et cruel. »
Tu le sais aussi bien que moi, mon cousin, notre monde rejette la souffrance et offre pour tout idéal des lois de mort : divorce, avortement et euthanasie... À l'exemple de sainte Anna Schäffer, efforçons-nous de « transformer le poids en bonté » (Romano Guardini). « Le poids de la vie d'Anna, c'est-à-dire d'être alitée et déchirée de douleur pendant un quart de siècle, elle l'a transformé en bonté. La bonté émanait de tout son être : tous ceux qui l'approchaient, des enfants aux adultes, étaient frappés par cette bonté, par combien elle était bonne . »
Cette patience rayonnante de bonté nous a valu cette nouvelle sainte canonisée en octobre 2012. Pour que mon petit séjour à l'infirmerie porte ses fruits, veux-tu la prier afin que je devienne chaque jour un peu meilleur ?
Placidus, ton cousin qui t’embrasse.
1. Voir Anna Schäffer, Mgr Georg Franz Schwager. L'auteur signale que plus de 14 000 personnes ont témoigné de faveurs obtenues par l'intercession de la sainte.