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La farine dans la marmite


19 mars 2013

Saint Joseph

Il me semble utile de rappeler une vérité difficile à accepter : l'homme, ici-bas, ne pourra éviter toute souffrance et tout labeur. Vérité difficile à intégrer, même pour des moines. Saint Bernard a jugé qu'il était utile de le redire à ses frères. Car l'homme n'est pas fait pour le malheur, mais pour le bonheur. Il est donc naturel de fuir la douleur. Mais croire possible une vie sans aucune souffrance serait rester à une connaissance superficielle de la nature humaine et de sa condition. Il serait même dangereux de fuir toute souffrance. Et ce serait gaspiller sa vie que de ne rien faire de celle-ci.

Importance de se connaître en vérité

Sainte Thérèse d'Avila disait que toute la vie spirituelle consistait à connaître Dieu et à se connaître soi-même. Mais comment faire, me direz-vous ? Comment scruter les profondeurs de son âme ? Est-il nécessaire de consulter un psychologue, de pratiquer l'introspection et faire remonter les souvenirs boueux du passé ? Surtout pas : nous courrions le danger de confondre nos impressions passagères avec notre nature profonde. Ce n'est pas comme cela que saint Bernard s'y prenait. Il préférait de façon très prudente regarder son visage dans le miroir de l'Écriture sainte et dans le Christ : « Comment peut se connaître un homme qui a peur du travail et de la douleur ? Et comment peut savoir qu'il est homme, celui qui n'est pas préparé à ce pourquoi l'homme est né ? » Bientôt nous contemplerons le Christ que Pilate à présenté à ses frères juifs : « Ecce homo. » Voici la condition humaine. Voici la conséquence du péché originel, des péchés personnels, des structures de péché de la société. Voici la foule innombrable des pauvres, des torturés, des abandonnés, des persécutés, des désespérés, des manipulés et exploités, des frustrés de tout poil. Quel mensonge énorme est donc ce message qui s'étale dans le monde de la communication et qui fait rêver d'un futur sans aucune souffrance !

Un monde qui fuit toute souffrance

Le penchant naturel, au sens de la nature déchue, est de fuir la souffrance. Notre monde moderne est arrivé en ce domaine à une attitude obsessionnelle. Le divorce, l'avortement, l'euthanasie, les budgets abyssaux de la Sécurité sociale en sont les délirantes incarnations. Qu'est-ce qu'en pense saint Bernard ? Il affirme que « si on y échappe une fois, c'est pour y retomber plus lourdement ». Et nous pouvons craindre pour l'avenir de la société française. Toutes ces lois qui prétendent, au fond, éliminer la souffrance, préparent un avenir avec encore plus de souffrance. Le cardinal Philippe Barbarin a bien mis en garde le gouvernement : « N'ajoutez pas de la souffrance à la souffrance. » Un rapport récent sur la pratique de l'euthanasie en Belgique en montre les effets dévastateurs sur la vie des gens : plus personne n'a confiance en personne. Et ceux de l'avortement ne sont plus à démontrer, même si la société fait l'autruche.

Comment ne pas gâcher sa vie

Attention, il ne s'agit pas de cultiver la souffrance pour la souffrance. Saint Benoît lui-même, en bon disciple du Christ-Médecin qui est passé sur la terre en faisant du bien, espère ne rien établir dans sa Règle de rude ni de pesant. Mais il prévoit que quelque chose de rigoureux sera imposé pour la correction des vices et pour sauvegarder la charité. Il conseille alors aux jeunes novices de ne pas fuir le combat sous l'emprise d'une crainte subite, car les épreuves vécues dans la foi dilatent le cœur. Et quand il s'agit de la souffrance d'autrui, il oblige gravement aux œuvres de miséricorde.

Saint Bernard lui, invite à mettre de la farine dans la marmite. Allusion à l'épisode où le prophète Élisée ordonne à ses frères affamés de mettre une marmite sur le feu. Ces derniers la remplissent d'herbes amères et, quand ils goûtent la bouillie, ils s'exclament : « La mort est au fond de la marmite ! » C'est la réaction naturelle en face de toute amertume de la vie. Alors Élisée met de la farine dans la marmite, une espèce de condiment, et la bouillie devient une bonne nourriture. Cette farine, c'est de tout faire et supporter avec le Christ.

Acceptons les difficultés, mais pas comme des chiens, comme des hommes illuminés par la victoire éclatante du Christ.

† F. Louis-Marie, o.s.b.,

abbé


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